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Humeur du matin : l'odeur des livres neufs

Le meilleur moment de l’année scolaire est pour moi celui des nouveautés. Je les ai commandées avec soin, me demandant ce qui va plaire, ce qui va rester un peu en retrait dans le top 30 des prêts de l’an prochain, ce qui va être destiné aux gourmets, aux boulimiques ou aux anorexiques de la lecture.

Il y a les incontournables, à posséder absolument sur les rayonnages si on ne veut pas passer pour une ringarde de la documentation; les fantasy à la mode du moment, en douze tomes - au moins- insupportables à gérer parce qu’il manque toujours un volume.

Il y a ceux qu’on a commandés en plusieurs exemplaires parce qu’avant même leur parution ils sont réservés par un nombre incalculable d’élèves. Ils ne rejoindront sans doute jamais les étagères, passant de main en main tout au long de l’année. Arrivés pimpants, dûment protégés par cette immonde couverture de plastique aux reflets de pétrole, ils seront, en juin prochain, épuisés d’avoir été trop lus, vidés de leur substance, les mots presque effacés par toutes ces paires d’yeux qui les ont parcourus, la couverture froissée, les pages éventrées. Ils auront vécu le temps d’une année, on les gardera, par pitié -un peu- mais surtout parce qu’un livre ça ne se jette pas si vite, tout de même !

Il y a ceux dont on a entendu parler à la radio, à la télé, dans un magazine, et dont on a noté les références vite, vite, sur le carnet à spirales qui ne quitte jamais le sac de sa propriétaire. Ceux-là, on les avait presque oubliés, tiens. J’ai commandé ça, moi ? Tiens, c’est curieux, je ne m’en souviens pas…

Et puis il y a ceux qu’on a commandés pour soi, en égoïste, et qu’on attend impatiemment.

Arrivent les cartons. Dès leur ouverture, déjà, c’est Noël au mois de septembre, mon anniversaire, ma fête, Sainte-Bredine, qui s’extasie devant les piles de bouquins neufs.  Je gagatise, je débloque, je deviens une petite fille à qui on a fait le plus beau cadeau du monde. Le premier réflexe est de m’octroyer ceux qui me parlent le plus. Je les lirai tous - cela fait partie de mon métier que de savoir ce qu’il y a sur les rayonnages - mais pour le moment, je trie, je choisis, je me lèche les babines. Ceux-là, je ne les équiperai que plus tard, au cours du premier trimestre. Pour le moment, ils sont A MOI, rien qu’à moi. Personne ne sait que je les ai reçus, personne ne me les réclamera, personne à part moi ne connaît l’existence de ce trésor. Je partirai ce soir avec un carton dans les bras, comme une voleuse d’enfant. Une emprunteuse plutôt ? Où est la différence ? Mon secret n’appartient qu’à moi.

Je n’aime, malheureusement, que les livres neufs. Pourquoi "malheureusement" ? Eh bien, dans mon métier, on côtoie davantage les vieux bouquins qui puent que les neufs. J’aurais dû me faire libraire, pas documentaliste... Les vieux bouquins ont pris les odeurs des lecteurs successifs. Il y a ceux qui recèlent de miettes de pain ou de gâteau dans les rainures de leurs pages, il y a ceux qui reviennent de la plage, ambre solaire et grains de sable, ceux qui ont des relents de cuisine et ceux qui exhalent le médicament. Il y a – horreur !- ceux qui ont été réparés à grand renfort de colle made in Madagascar et qui remuglent le vomi, rien moins que ça, beurk! C’est pour cela que je n’aime que les livres neufs. Parce qu’ils distillent ce parfum d’encre et de pâte à papier.  Cette odeur originelle participe au plaisir de ma lecture. Je les hume, je les jauge à vue de nez, en même temps qu’à vue d’œil. De subtiles différences se dessinent, selon la nature du papier, celle de l’encre - noire? couleur? - pas la même odeur. Les ouvrages de La Pléiade ne sentent pas pareil que ceux de chez Laffont. Leur parfum est plus doux, moins âcre, moins rugueux. Le papier bible ne sent-il pas un peu le pain azyme ? Je me fais des idées, peut- être ?

Peu importe, puisque les odeurs, comme la lecture, n’appartiennent qu’à celui qui les reçoit.

Sophie de Foucault